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DIM'SENSUS #8 — Semaine du 13-17 octobre 2026

raphaeleulry
il y a 31 minutes
8 min de lecture


Volontairement, j'ai repoussé d'un jour la publication de cette newsletter. En raison des événements qui se sont déroulés partout en France : le chaos dans les villes.


1. Élysée 2027 : le grand bal du lobbying

Deux informations apparemment distinctes cette semaine illustrent un même mouvement : à six mois de la présidentielle, l'écosystème de l'influence et du lobbying présidentiel tourne à plein régime et s'ajuste aux candidats et aux tendances électorales mesurées dans les sondages du moment.

Vol furtif - Le Gifas, présidé par Olivier Andriès, PDG de Safran, organise un déjeuner discret entre Jean-Luc Mélenchon et les grands patrons de l'aéro-Défense. Une grande première alors que c'est la quatrième candidature consécutive à la présidence de la République de JLM. La proposition portée par LFI de nationaliser ArianeGroup est dans toutes les têtes. Ça en dit long sur ce qui commence à se murmurer dans les cénacles patronaux à propos de mai prochain : « Et si ?... ». Pour moi, ce déjeuner est de la pure gestion préventive de risque : pour ces patrons d'entreprises stratégiques bien sûr qui n'excluent pas un jour de devoir composer avec l'extrême gauche à l'Elysée et un Mélenchon chef des Armées ; mais peut-être bien aussi pour JLM lui-même : ce déjeuner crédibilise l'hypothèse de son accession à l'Élysée, pas au point de se rendre désirable pour ces chefs d'entreprises mais moins incompatible. Tout cela est off : personne n'avouera publiquement ce qui a motivé cette initiative.

Transparence - Un tel déjeuner sera-t-il répertorié dans le registre de la Haute Autorité de la Transparence de la Vie Publique ? Campagne électorale oblige, non ! Ni le déjeuner Gifas-Mélenchon, pas plus que l'activité de productions des études signées par des think tanks, pourtant militants, qui alimentent déjà les programmes des candidats. Le lobbying présidentiel est en marche. Il est intense, sophistiqué, parfaitement légal. Son invisibilité n'est pas un bug : l'influence présidentielle se construit dans un espace que le droit de la transparence n'a jamais été conçu pour couvrir. Cet angle mort est consubstantiel au système. Jusqu'à quand ?


2. La HATVP et candidats hors système : le grand flou

La HATVP sait-elle traiter les dossiers des candidats d'un nouveau genre à la présidence de la République ? Natacha Polony a annoncé sa candidature le 14 octobre dernier sur France Inter. Journaliste, essayiste, ex-directrice de Marianne, désormais à la tête de la revue L'Audace, réputée souverainiste de gauche. Financement prévisionnel de sa campagne ? inconnu. Équipe ? Pas vraiment déclarée. Soutiens organisés : aucun nom même si on parle de Arnaud Montebourg et si elle s'est manifestement servi des Forces Françaises de l'Industrie comme d'un tremplin, à l'insu de ladite organisation et de ses représentants. N'y voyez pas une critique de ma part ; c'est un constat structurel. D'autant que ce n'est pas l'apanage de Natacha Polony.

La HATVP contrôle les déclarations de patrimoine des élus et le registre des lobbyistes professionnels. La Commission Nationale des Comptes de Campagne et du Financement Politique (CNCCFP) contrôle les comptes de campagne, seulement à partir du moment où la campagne est officiellement déclarée. Entre l'annonce d'une candidature et le début officiel de la période légale, il existe une zone grise considérable. Les comités de soutien, les financements informels, les structures associatives créées pour porter une candidature : rien de cela n'est déclaré nulle part. Pour Jean-Luc Mélenchon, Édouard Philippe ou Raphaël Glucksmann, les structures sont connues : partis, association de financement, think tanks affiliés. Pas d'entreprises, des dons personnels limités, pas de moyens publics non plus, c'est interdit par la loi. Pour les candidats hors-parti, la question demeure. Qui organise autour de Polony ? Quel think tank lui fournit ses éléments de langage économiques ? Quels cercles contribuent et financent indirectement la dynamique depuis des mois ?

La question que je pose est la suivante : n'existe-t-il pas une asymétrie structurelle entre un système de transparence français taillé pour les candidats « professionnels » issus des partis, même petits et les autres candidats ? Aujourd'hui, le droit du lobbying couvre les professionnels qui influencent les élus. Il ne couvre pas les réseaux qui construisent les candidats issus de la société civile. Et si cette élection allait ouvrir la voie à une réforme d'approfondissement du financement équitable et transparent de la vie politique ? A voter lors de la prochaine législature.


3. PLF 2027 : qui dépose quoi ? Pour qui ?

Travail de fourmi, Jordan Allouche (Ecolobby) a pris le temps de croiser les 7 483 amendements déposés sur le PLF et le PLFSS 2027 avec les propositions des organisations qui les ont soufflées. Une photographie instantanée du lobbying parlementaire en France.

Est-ce vraiment une surprise ? En tête, de très loin, les lobbyistes agricoles : ceux de la FNSEA (277 amendements / 3,7 % du total) suivis des Jeunes Agriculteurs (155 / 2,07 %) ; viennent ensuite les lobbyistes des entreprises : FFB (68), FEDOM (56), MEDEF (47) et ceux du logement social et aidé USH (49). Au total dix organisations, des milliers de textes, un secteur qui pèse bien plus en capacité d'influence parlementaire que sa part réelle dans l'économie française ou sa population active.


A comparer avec les grands groupes du CAC 40, qui comme mastodontes de l'économie française, auraient pu être tentées de « faire la loi »... C'est tout le contraire : peu ou pas d'amendements viennent d'eux. Est-ce que le lobbying du MEDEF leur semble suffisant ? Se fichent-ils d'influencer ou non les deux lois structurantes des comptes publics et des comptes sociaux, pesant sur leur fiscalité et leurs charges ? Ou bien leur travail de lobbying est-il en réalité bien plus discret, voire invisible ? La réalité est que les groupes du CAC 40 n'attendent pas la présentation du PLF et du PLFSS pour faire entendre leurs revendications et pousser des mesures par voie d'amendement. Leur lobbying est pratiqué plus régulièrement, dans la durée, très en amont : en réunion de cabinet, en produisant des notes et suggestions d'amendements, souvent anonymes ou avec des prête-noms pour des parlementaires. A la différence de Londres ou de Bruxelles, le lobbying est si mal perçu en France que mieux vaut des actions au long cours, qui ne laissent pas ou peu de traces.

Think tank, réservoirs à idées d'amendements

Sur le même sujet, une autre information a retenu mon attention. Selon le cabinet d'études Suasoria, I4CE apparaît dans 23 % des textes d'élus de gauche citant un think tank, devant la Fondation Jean-Jaurès (21 %). Certes, les think tanks ne déposent pas d'amendements ; mais ils alimentent en études et données ce qui permet de les justifier, de les rédiger puis de les déposer. Un autre registre d'influence qui constitue un autre angle mort du travail de suivi et de vigilance de la Haute Autorité pour la Transparence de la Vie Publique (HATVP).

Bravo à Jordan Allouche d'avoir initié ce travail d'information d'utilité publique. Un travail de transparence qui selon moi devrait être systématique puis rendu public in extenso. A ce jour, il n'est ni l'un ni l'autre, ce qui atteste qu'il nous reste encore beaucoup à faire en France quant à la transparence budgétaire par rapport à nos voisins européens.


4. Mouvements lycéens et sociaux : sortie de route ou sortie de crise ?

Six mille gardes à vue en deux semaines. Dont 87 % de mineurs. Jamais depuis 1945 une mobilisation sociale française contemporaine n'avait produit en nombre de telles mesures politico-judiciaires sur une durée aussi courte. Même lors de la crise des Gilets jaunes sous le premier mandat d'Emmanuel Macron. Selon Magali Della Sudda (Politiste et socio-historienne, Sciences Po Bordeaux) et Laurent Bonelli (professeur de science politique, Paris Nanterre), il ne s'agirait pas d'un dérapage ; ce serait l'expression d'une doctrine de maintien de l'ordre face à ce type de mouvement contestataire qu'ils ont nommé la féralisation. Derrière ce néologisme, il y aurait ces mobilisations qui héritent des modes d'action horizontaux, décentralisés, imprévisibles des Gilets jaunes, sans pour autant rompre totalement avec les formes syndicales traditionnelles. Une hybridation qui échappe donc aux catégories habituelles du maintien de l'ordre et que les responsables publics et dirigeants des forces de l'ordre ne savent tout simplement pas lire...

Selon ces chercheurs, la réponse des autorités publiques aurait suivi deux voies parallèles ces dernières semaines. Première voie ? La répression. Assez massive, peu sélective, confiée à des unités dont la culture professionnelle est celle de la lutte contre la délinquance et non la gestion de mouvements de masse protestataires. C'est précisément ce désajustement entre la nature du mouvement et les outils mobilisés qui explique son risque de réponse disproportionnée pouvant mener une faible efficacité, voire à l'échec parfois. Ce n'est pas l'intensité de la répression qui est en cause, c'est son inadéquation. Résultat : des images qui interpellent, heurtent parfois, font en tout cas le tour du monde aux dépens de l'image de la France ; une mobilisation qui s'amplifie et des soutiens venus de l'étranger. La deuxième voie ? Celle de la consultation, par conséquent moins visible et moins audible quand elle est combinée à la première : le gouvernement recommande aux lycéens de s'exprimer sur Agora, une plateforme civic tech. C'est la même logique que le Grand débat de 2019 : déléguer à une plateforme privée le recueil de la parole et des propositions plutôt que de véritablement engager un dialogue et une négociation sur les revendications des manifestants. Cette méthode de dialogue en ligne sera-t-elle promise au même échec que ce qui avait été entrepris en 2019 ? 225 000 contributions sur la plateforme par des hommes et des femmes qui ont cru qu'ils allaient être entendus. Mais ensuite, silence radio ; aucune suite concrète et réelle. C'est le risque de la politique du néant. Or la nature de la rue a horreur du vide. Difficile d'envisager par quoi elle va le remplir.

La thèse défendue par les deux chercheurs m'a interpellé fortement. Je ne la partage pas au vue de ce qui s'est déroulé ces 17 et 18 octobre : le chaos. Pas sûr non plus que les Français la partagent : une majorité de Français ne trouvent pas la police trop répressive selon un sondage que j'évoquais déjà dimanche dernier dans le #7 de Dim'Sensus. Personnellement, ma seule certitude, c'est que nous vivons trois crise : 1- une crise politique et institutionnelle : celle d'un Régime à l'agonie, qui ne garantit plus la sécurité des personnes et des biens ; 2- une crise de l'injustice sociale dont les premières victimes sont ceux qui travaillent dur avec des revenus qui ne les récompensent pas de leurs efforts et de leur contribution ; 3- une crise civilisationnelle parce que l'idée même des valeurs qui sont au cœur de la paix civile sont reniées, bafouées, pas même intégrées. Ces crises sont profondes et durables. Il faut s'y attendre et s'y préparer. Agir aussi pour les résorber dans un sursaut collectif. Qu'en pensez-vous ? Votre avis m'intéresse.



5. Influence étrangère : le Sénat et le radar à hélice

Le Sénat vote le 20 octobre un projet de loi contre les ingérences étrangères, adopté en commission le 14 octobre dernier. Le texte crée un registre des représentants d'intérêts étrangers, confié à la HATVP. On pourrait s'en féliciter mais il me semble que ce registre, aussi utile soit-il, ressemble à un radar conçu pour détecter les avions à hélice dans un ciel désormais peuplé de drones.

Le dispositif a deux failles : 1- Première faille, les ressortissants de l'UE sont exclus du champ. Or les ingérences les plus documentées passent précisément par des relais et des citoyens européens : fondations autrichiennes, entreprises maltaises, canaux numériques opérés depuis des serveurs en Hongrie, etc. 2- Seconde faille, la plus béante : seuls les acteurs qui se déclarent seront intégrés au registre ! Qui peut croire que l'auteur d'une action d'ingérence va aller scrupuleusement et officiellement la déclarer ?

D'autant que l'influence étrangère efficace passe rarement par des représentants d'intérêts formellement identifiables. Elle passe par des think tanks, des chaires universitaires, des financements opaques de médias, des personnalités « expertes » sur des plateaux TV, des campagnes coordonnées sur les réseaux. Or rien de cela n'entre dans le périmètre du texte.

À six mois de la présidentielle, c'est loin d'être neutre ! La DGSI et ses homologues européens intègrent les ingérences dans les scénarios opérationnels de la campagne.

Le législateur, lui, avance à son rythme... de sénateur . Il fait comme il peut pour proposer des règles dans le cadre de l'Etat de droit. Mais pour l'instant, il semble qu'on en soit encore aux balbutiements. Ça s'entend et ça se voit.


DIM'SENSUS — Raphaël Eulry, fondateur de Dissensus Affaires Publiques

 
 
 

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