DIM'SENSUS #6 — Semaine du 28 septembre au 2 octobre 2026
Cinq faits. Une grille d'analyse. Mon regard. Vos commentaires.

1- Le networking : nouveau champ de bataille des réseaux d'influence chinois ?
Révélation dans La Lettre cette semaine : l'affaire "Ms Y" (prononcer Miss Why ! Madame Pourquoi ?). Il s'agit en fait d'une ressortissante chinoise installée à Bruxelles qui a fondé en mars 2025 un club très select et prisé de networking pour PDG et dirigeants premium, avec des cotisations allant de 2 400 à 11 700 euros par an. Pour ce ticket d'entrée sélectif, des dîners dans les hôtels de luxe bruxellois, des conférenciers de premier plan, des thèmes séduisants (voitures électriques chinoises, semi-conducteurs, sécurité alimentaire). Signe de la nature particulière de ce club : Ms Y a posé en selfie avec Bernard Arnault à VivaTech et s'est infiltrée dans le cercle des prestataires cybersécurité de l'OTAN via un golf club en banlieue bruxelloise. Mais au fil du temps, au moins un service de renseignement occidental a jugé son profil suffisamment sensible, voire préoccupant, pour s'y intéresser. Des photographes asiatiques ont méthodiquement photographié Ms Y dans ses apparitions.
Réseautage ? Espionnage ? L'avenir nous le dira. Reste que le networking professionnel apparaît quoi qu'il en soit comme un outil d'influence à part entière. Ce n'est pas nouveau en soi ; ce qui l'est davantage, c'est que des acteurs étrangers, commandités directement ou indirectement par leur État, utilisent désormais ce levier d'influence avec méthode, précision et sophistication qui devraient alerter les entreprises françaises et européennes. Plus que jamais dans cette période où les BRICS comme les États-Unis sont plus que jamais tentés par des actions et des politiques très défavorables à l'Europe, tout dirigeant d'entreprise qui participe régulièrement à des événements de networking à Paris, à Bruxelles ou ailleurs devrait systématiquement se poser cette question : savez-vous toujours qui vous invite, qui finance l'événement, et pourquoi vous y êtes ?
2- Les "entrepreneurs intellectuels" : la nouvelle forme d'influence sur la présidentielle
Et si de nouveaux acteurs influençaient la campagne présidentielle ? Non pas les think tanks institutionnels, non pas les partis, mais ce qu'Eudoxe Denis, consultant en affaires publiques, a appelé dans les Échos cette semaine des "entrepreneurs intellectuels" : des experts comme Gabriel Zucman, Maxime Sbaihi ou Antoine Foucher, qui rivalisent désormais avec les grandes fondations sur leur seule signature, par la radicalité de leur diagnostic, la lisibilité de leurs propositions et une stratégie de visibilité personnelle bien orchestrée par eux-mêmes.
Du déjà vu ? Un peu si l'on considère que — l'inusable ? — Alain Minc par exemple en fut une incarnation. Mais ce qui change aujourd'hui, c'est la désintermédiation : Substack, Medium, les réseaux sociaux permettent à ces auteurs de s'afficher et de promouvoir leur vision et leurs propositions sans passer par une rédaction mainstream ou une institution. Ainsi, pas moins de onze nouvelles collections d'essais courts ont été lancées depuis 2019, pour plus de 200 titres. D'où cette question qui devrait donner lieu à une prochaine étude : au-delà du bruit médiatique, ces entrepreneurs intellectuels pèsent-ils vraiment dans la fabrique de la décision publique ? Sont-ils cités dans les rapports parlementaires, dans les amendements, dans les arbitrages de cabinets ? Seuls cette mesure et ce KPI permettront vraiment d'y répondre. Pas seulement la performance média. Mais ce sera intéressant de savoir enfin si les affaires publiques ont elles aussi leurs propres influenceurs. Une réponse positive pourrait suggérer et prescrire un levier supplémentaire pertinent pour toute organisation qui voudrait peser sur les programmes politiques lors des prochaines échéances électorales.
3- Fermeture de Schneider Electric en Drôme-Ardèche : ce que cette crise nous dit
Schneider Electric a confirmé la fermeture, d'ici mi-2027, de ses sites de Privas en Ardèche et Montélimar dans la Drôme, avec environ 130 emplois concernés. L'annonce, faite à la mi-septembre, continue de provoquer cette semaine une forte mobilisation syndicale, FO en tête, et des questions des élus locaux sur la reconversion des sites et l'avenir du bassin d'emploi ardéchois-drômois. Schneider a ses raisons et contingences industrielles et financières que je ne commente pas. Ce qui m'interpelle dans cette séquence en revanche, c'est l'apparente absence de méthode visible en amont pour préparer les élus et l'opinion publique de ce territoire. Une fermeture de site industriel n'est jamais exclusivement un événement économique, social et juridique. C'est une crise pour un territoire, qui plus est quand ce territoire compte ses industries et que le départ d'une tête de pont entraîne en chaîne des conséquences pour d'autres acteurs économiques (TPE et PME, commerces, familles). Les salariés, les syndicats, les élus locaux, les sous-traitants, les médias régionaux, tous ces acteurs ont des attentes, des agendas, des capacités de mobilisation. Pour s'épargner un départ compliqué par des contestations et une atteinte à la réputation de l'entreprise, il faut anticiper ! Une fermeture de site se prépare en amont, dans la durée, avec l'ensemble des parties prenantes clés du territoire ; sans quoi, les banderoles, piquets de grèves, les reportages médiatiques négatifs et le désaveu des élus locaux seront une crise de plus à gérer.
4- EDF veut faire évoluer la réglementation sur les températures des fleuves : du lobbying réglementaire en temps réel
Cet été, jusqu'à quinze réacteurs nucléaires d'EDF ont été à l'arrêt simultanément à cause des fortes chaleurs. La raison : 42 des 57 réacteurs français sont implantés en bord de fleuve et soumis à des normes de température de rejet des eaux fixées par l'Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection. Sur la Garonne, l'eau est désormais "le plus souvent déjà au maximum de 28 degrés" autorisé. Comme le réchauffement climatique a rendu cette norme techniquement inapplicable en conditions normales, EDF souhaite faire évoluer ce cadre réglementaire pour tenir compte des conséquences annoncées du changement climatique.
C'est un cas d'école de lobbying réglementaire en contexte sensible. EDF doit convaincre l'Autorité de Sûreté Nucléaire et de Radioprotection (ASNR) d'assouplir ces normes environnementales trop restrictives pour l'entreprise énergétique. Ce qui va inévitablement déclencher la mobilisation des associations de protection des rivières et des écologistes, dans un contexte présidentiel où le nucléaire reste un marqueur politique fort depuis sa relance avec les projets de nouvelles centrales EPR2. Il y a une difficulté et un dilemme fondamental au cœur de ce lobbying. EDF dispose d'un argument techniquement solide voire paradoxalement écologique : produire plus d'électricité nucléaire décarbonée nécessite d'adapter les normes à la réalité du réchauffement climatique. Mais en même temps l'assouplissement de normes environnementales, même justifié, est politiquement explosif. Comment EDF va-t-elle construire sa stratégie d'influence réglementaire ? Qui compte-t-elle mobiliser ? Quels alliés cherchera-t-elle à convaincre ? C'est un dossier que je compte observer de très près : il dit quelque chose d'important sur la façon dont les grandes entreprises naviguent entre impératifs industriels et acceptabilité publique dans un contexte de transition.
5- Nouveau Sénat : ce qui change, ce qui perdure…
La droite conserve très largement sa majorité, Gérard Larcher a été réélu président pour la 6e fois consécutive. Mais deux faits méritent qu'on s'y arrête vraiment, au-delà du commentaire politique habituel.
Le premier : le RN (avec son allié de l'UDR) constitue son premier groupe au Sénat avec quatorze élus. C'est un renfort significatif pour ce parti. Un groupe sénatorial permet de bénéficier d'une surface politique et médiatique supplémentaires. Et sans donner un levier politique aussi important que celui dont il bénéficie avec la puissance de son groupe à l'Assemblée nationale, pour le RN, c'est du temps de parole, une niche parlementaire annuelle pour déposer des propositions de loi, et surtout le droit de demander chaque année la création d'une commission d'enquête. Les directions des affaires publiques qui n'avaient pas encore envisagé leurs relations avec le RN au Sénat devraient désormais s'interroger sur l'opportunité d'en initier. C'est une question opérationnelle d'opportunité, voire d'efficacité sur certains textes à venir par exemple dans le cadre d'une commission mixte paritaire ou dans des circonstances plus exceptionnelles comme une prochaine réforme constitutionnelle.
Le second fait est plus local mais avec une portée nationale : l'élection de Gabriel Amard, député et gendre de Jean-Luc Mélenchon, comme sénateur du Rhône, l'un des deux élus permettant à La France Insoumise d'entrer à la Chambre Haute pour la première fois. Sa victoire a été rendue possible par la désunion de la gauche locale : Bruno Bernard, président sortant de la métropole de Lyon, n'a certes pas été élu mais il a réussi son pari de se présenter en solitaire pour empêcher la socialiste Hélène Geoffroy d'être élue. Petite vilénie d'un homme qui a tout perdu en 2026 pour une grande vengeance locale vis-à-vis d'une femme qui aurait fait gagner un siège à la gauche réformiste. Une illustration une fois encore que les équilibres politiques locaux sont souvent plus volatils et surprenants que les projections nationales ne le laissent croire. Pour quiconque fait des affaires publiques en région lyonnaise, les interlocuteurs viennent de changer. Il est temps de mettre à jour sa cartographie. Même si cela pourrait être provisoire : d'aucuns réclament de reconsidérer l'élection de Gabriel Amard, qui a largement été élu par des nouveaux élus municipaux de Vaulx-en-Velin et de Vénissieux, villes remportées par LFI au printemps dernier, dont les élections font l'objet de recours.
Raphaël Eulry est fondateur de DISSENSUS AFFAIRES PUBLIQUES, cabinet de conseil en affaires publiques, influence et communication de crise.


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