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DIM'SENSUS #5 — Semaine du 21 au 26 septembre 2026

raphaeleulry
il y a 2 jours
7 min de lecture

Cinq faits. Une grille d'analyse. Mon regard. Vos commentaires.


① La fronde anti-data centers s'organise : quand le contre-lobbying se professionnalise

J'en avais parlé il y a deux semaines — Roland Lescure appelait les opérateurs à obtenir une "licence sociale" avant d'implanter leurs infrastructures d'intelligence artificielle sur les territoires. Cette semaine, la réponse du terrain est arrivée. Selon La Lettre, les opposants aux data centers commencent à se structurer en un réseau organisé pour peser dans le débat public. À Wissous, à Fouju, dans plusieurs communes franciliennes, les associations ne se contentent plus de déposer des recours en justice ; elles coordonnent leurs actions, mutualisent leurs arguments, et cherchent à peser médiatiquement et politiquement. Cela mérite l'attention. Car voilà ce que se produit pour les datacenters ce que j'observe depuis des années contre d'autres projets structurants : lignes à très haute tension, centre de valorisation des déchets, centre de traitement des eaux, nouvelle autoroute, axe Lyon-Turin, etc. À chaque fois le même process : un projet et son porteur surviennent, des oppositions disparates et multiples (associations, ONG, riverains, élus locaux) émergent et se rassemblent, des recours s'accumulent, le projet évolue, ralentit voire prend un retard parfois de plus de dix ans, jusqu'à parfois mourir.

Ce qui change d'année en année, c'est que les opposants se soutiennent d'un projet à l'autre : les opposants à des projets de nature différente, localisés dans des régions différentes, se coalisent. Surtout, ils s'organisent et se structurent : c'est la professionnalisation du contre-lobbying. En réseau, accompagnés par des cabinets de conseil, par des cabinets juridiques militants et par des médias alternatifs habiles français et transnationaux, ils cartographient les élus et les décideurs publics, formulent des contre-propositions alternatives (qui sont parfois entendues), organisent des événements et des coups d'éclat de terrain, mobilisent des personnalités publiques qui deviennent leur figure de proue, alertent, agrègent et soulèvent les opinions publiques. Pour les entreprises porteuses de projets de territoire — data centers, éoliennes, lignes THT, sites industriels — la leçon est claire : vous ne faites plus face à des riverains en colère. Vous faites face à des adversaires aussi organisés et pros que vous l'êtes. La "licence sociale" ne s'obtient plus seulement en organisant des réunions publiques. Elle se construit dans la durée, avant même que le premier permis soit déposé, à travers une stratégie d'influence de terrain.


② Le baromètre du rejet : dans la France de 2026, le moins détesté sera peut-être élu

Qui rejetez-vous le plus ? Allez-vous voter pour celle ou celui que vous rejetez le moins ? Cluster17, en partenariat avec Politico, publie cette semaine le tout premier "baromètre du rejet" de la campagne présidentielle. Le principe : mesurer non pas l'adhésion aux candidats mais leur niveau de rejet dans l'opinion. Verdict ? Marine Tondelier est la candidate la plus rejetée : 81 % des sondés placent entre 0 et 3 sur 10 les chances de voter un jour pour elle. Jean-Luc Mélenchon suit avec 73 %. Et la candidate la moins rejetée est Marine Le Pen, avec quand même 62 % de rejet. Dit autrement, ce baromètre indique que nous sommes promis à une élection présidentielle 2027 qui pourrait bien conduire à élire le moins rejeté des candidats et non celui qui suscite la plus grande adhésion. Bref, une élection par défaut ; une victoire à la Pyrrhus. De là à dire que cela impacte la stratégie des écuries présidentielles, il n'y a qu'un pas : et si, pour l'emporter, il fallait jouer la carte du moindre rejet ? Cela laisse prévoir des surprises peut-être ; mais surtout une frilosité des candidats. Cela laisse augurer une nouvelle fois le rejet — par les postulants à l'Élysée cette fois — de toute proposition de réforme transformative, performative et potentiellement impopulaire, portée et soutenue par des groupes d'intérêt dans le cadre d'une stratégie d'affaires publiques. Vers une élection pour rien ?


③ TotalEnergies/HATVP : le lobbying insincère commence à coûter cher

Transparency International France a saisi en mai 2026 la Haute Autorité pour la Transparence de la Vie Publique (HATVP) et le déontologue de l'Assemblée nationale pour manquement, par TotalEnergies, à son obligation légale et déontologique de sincérité vis-à-vis de l'information des décideurs publics (loi Sapin 2) par des groupes d'intérêt. Rappel des faits : l'ex-directeur des affaires publiques du groupe français avait adressé à un conseiller énergie du Premier ministre des formulations identiques à celles qu'un tribunal avait jugées trompeuses à l'égard des consommateurs. Déjà, en 2023, le lobby des pesticides Phytéis avait été mis en demeure sur la même base juridique. Plus qu'un fait isolé donc, une orientation jurisprudentielle semble se dessiner.

La HATVP monte en puissance discrètement, les outils de contrôle se rodent. Aux directions des affaires publiques désormais de bien faire attention à leurs pratiques de représentation d'intérêts. Le lobbying insincère ne sera bientôt plus seulement une faute éthique mais un délit. Les prochains à recevoir une mise en demeure ne diront pas qu'ils n'étaient pas prévenus.


④ Léon XIV à Paris : les catholiques ont-ils encore de l'influence en France ?

Le pape Léon XIV — premier pontife américain de l'histoire, élu en mai 2025 — est en France depuis vendredi, successivement à Paris, Lourdes puis Metz. Quatre jours avec des temps forts : un discours puissant à l'Élysée, 80 000 jeunes au Stade de France, 700 000 personnes pour une messe sur les Champs-Élysées, un discours à l'UNESCO, un hommage et un procès en béatification de Jean Monnet, père de l'Europe… Au total, 1 million de personnes inscrites à toutes ces manifestations. Pour le coup, pas de rejet, mais de l'adhésion et de la ferveur pour ce pape en mission ! Je profite de cette actualité pour me poser avec vous cette question : les réseaux catholiques sont-ils encore un canal d'influence institutionnelle en France ?

Le numéro de Challenges en kiosque cette semaine consacre justement son dossier aux "nouvelles chapelles des réseaux patronaux" — et la réponse est oui, mais de façon plus diffuse et plus discrète qu'on ne le croit. Les Entrepreneurs et Dirigeants Chrétiens (EDC), qui célébraient leur centenaire à Lyon en mars dernier devant 3 200 participants, comptent aujourd'hui 4 000 membres pesant 1,7 million d'emplois et 85 milliards d'euros de chiffre d'affaires. Arnaud Guirouvet, leur président et industriel lyonnais, formule leur raison d'être avec une précision qui interpelle : "Les dirigeants prennent des décisions lourdes de conséquences et ils peuvent se sentir seuls." Et il tient à dissiper un malentendu : "Nos membres ne viennent pas pour faire du business. Sinon, ils seraient déçus."

Geoffroy Roux de Bézieux, ex-président du Medef, est encore plus direct : "Il n'y a pas d'organisation secrète qui réunirait tous les patrons catholiques." L'influence des réseaux cathos passe par une constellation d'initiatives aux sensibilités parfois très opposées — ce qui les rend d'autant plus difficiles à cartographier pour ceux qui ne les pratiquent guère. Depuis 2023, le "Dîner des bâtisseurs" réunit plusieurs centaines de décideurs, dirigeants et personnalités de confession catholique engagés dans la société. Le but : encourager l'engagement des laïcs catholiques et inspirer des actions et des réformes fondées sur les valeurs du Christ. Des personnalités comme Marine Tondelier ou Bruno Retailleau s'y sont rendus ; Antoine Gosset-Grainville ou les représentants du fonds Paluel-Marmont y sont systématiquement présents. À l'approche de 2027, certains de ces réseaux catholiques entendent clairement peser dans le débat politique. L'Institut de l'Espérance de Stérin — dont les propositions feraient, selon La Droite de Dieu, largement écho aux programmes des candidats se revendiquant de la droite dure — est le plus scruté. Mais les EDC eux-mêmes réuniront les candidats en novembre autour de propositions "non partisanes et de bon sens", selon leur directeur général Laurent Landete : "Notre influence se fait sur les idées."

Hubert de Boisredon, PDG d'Armor Group, résume l'équilibre auquel tendent la plupart de ces catholiques engagés : "Je ne prends pas de décision en raison de ma religion. En revanche, c'est important que le projet d'entreprise soit cohérent avec ma foi. La place du chrétien, c'est de créer du lien." Ce que Geoffroy Roux de Bézieux ancre dans la géographie : "Dans le Nord, en Vendée et dans le Rhône, il y a une tradition d'entreprises familiales catholiques." Un rappel utile pour quiconque s'implante dans ces territoires : pas question à Lyon par exemple de négliger les réseaux de la "colline qui prie" à la faveur seule des autres obédiences de la "colline qui travaille". Stanislas Billot de Lochner, cofondateur du Dîner des bâtisseurs, explique ce qui est probablement en train de se produire : "Les catholiques ont compris qu'ils devenaient une minorité. Cela déclenche un sentiment de solidarité." C'est précisément ce sentiment — sans devenir, loin s'en faut, un agenda politique unifié — qui fait la force du renouveau et d'une certaine discrétion de ces réseaux.


⑤ "Made in Europe first" : 600 industriels pour un Industrial Accelerator Act

Cette semaine dans La Tribune, plus de 600 industriels français — dont Alain Le Grix de la Salle (ArcelorMittal), Nicolas Maes (Orano), Marianne Laigneau (Enedis) et Allan Swan (ACC) — ont signé une lettre ouverte appelant à un Industrial Accelerator Act (IAA) volontariste pour un "Made in Europe offensif". La formule est tranchante : "L'Europe doit être une puissance qui produit, pas seulement un marché qui consomme." En parallèle, MBDA, KNDS, Dassault Aviation et Naval Group ont emporté l'adhésion du lobby européen de la défense ASD pour réclamer la préférence européenne dans le futur budget bruxellois — les 131 milliards du fonds de compétitivité sont au cœur d'un bras de fer entre Paris et Berlin.

Plusieurs choses m'ont frappé dans cette séquence. Premièrement, une lettre ouverte à 600 signatures de grands patrons, c'est de la masse, de l'hyper-légitimité, bref, de l'impact politique et médiatique. Le fait que cette initiative soit portée à l'initiative du ministre de l'Industrie lui-même, en dehors des canaux institutionnels classiques, dit quelque chose aussi : quand les canaux formels et politiques habituels sont lents ou bloqués, les acteurs privés, avec ou sans les décideurs publics, créent leurs propres instruments de pression collective. Deuxièmement, est-ce que cette initiative ne traduit pas une reconnaissance implicite de l'impuissance de l'État français en Europe ? Cette initiative n'a-t-elle pas eu lieu justement parce que la parole de la France n'est plus audible par ses partenaires européens, faute de crédibilité à force de ne respecter peu, voire aucun de ses engagements principaux ? J'ai conscience que je pose la question en dévoilant un peu ma réponse de manière sous-jacente. Dès lors, je crois que pour toute organisation qui veut peser à Bruxelles dans les mois qui viennent, c'est un modèle à observer de près, voire à dupliquer. Les 131 milliards ne se distribueront pas seuls.


Raphaël Eulry est fondateur de DISSENSUS AFFAIRES PUBLIQUES, cabinet de conseil en affaires publiques, influence et communication de crise, basé en région lyonnaise.

 
 
 

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