DIM'SENSUS #7 — Semaine du 5 au 10 octobre 2026

Cinq faits. Une grille d'analyse. Mon regard. Vos commentaires.
1- Studio Canal+ / Saada : le lobbying de combat est-il efficace ?
Le 5 octobre dernier, Maxime Saada, président du directoire de Canal+, a lâché une bombe dans Le Figaro : si le gouvernement maintient dans le PLF 2027 la hausse de la TVA sur les abonnements aux chaînes payantes (de 10% à 20%), Canal+ réduira des trois quarts (-75%) son financement au cinéma français, qui ne bénéficiera plus de 200 millions d'euros mais seulement de 50 millions. Et il n'y aura plus qu'un film sur 4 financé par le premier producteur du cinéma français depuis 40 ans. Derrière cette annonce fracassante, une réalité économique : le changement de TVA envisagé coûterait 200 millions d'euros par an à un groupe dont les activités françaises sont déjà sous pression. Saada le dit clairement : « Canal+ en France n'est pas en capacité d'absorber un choc de 200 millions d'euros. » C'est une question de survie. Donc sa menace n'est pas du bluff : elle repose sur une arithmétique vérifiable. Les chiffres sont en la matière impitoyables.
Reste que la mécanique choisie par Maxime Saada m’a interrogé, d’autant que Canal+ est légalement tenue de financer le cinéma français. Certes, Canal + et Maxime Saada ne rechignent jamais à engager le bras de fer avec l’Etat et avec ceux qui cherchent à entraver leur agenda. Qu’on se souvienne de leur dénonciation des plateformes de streaming qui sortaient les films plus rapidement que Canal + ou encore de l’arrivé des Qataris dans le paysage du foot en excitant le sujet des droits télé…
Néanmoins, je m’attendais à ce qu’il fasse comme il est coutume : aller plaider sa cause discrètement à Bercy, éventuellement dans les couloirs de l'Assemblée nationale ou du Sénat. Non, il a opté directement pour la méthode du séisme. Par voie de presse, au vu et aux yeux de tous, il a commis sa déclaration retentissante, calibrée, adressée non pas aux seul Gouvernement mais à l'ensemble de l'écosystème culturel français. Treize organisations professionnelles du cinéma avaient déjà écrit à Emmanuel Macron le 25 septembre dernier. La déclaration de Saada a transformé leur inquiétude en crise politique visible et stupéfiante. Résultat immédiat : des députés RN, Horizons, LR et Ensemble ont réagi à la volée, réclamant la suppression de ce projet de mesure dans le PLF 2027. Le lobbying façon « Raging Bull » a fonctionné de manière rapide, efficace, retentissante. Sur cette affaire, Bercy et le ministère de la Culture sont coincés dans le coin du ring...
Lobbying : faut-il jouer les durs ?
Que retenir de cette méthode ? Maxime Saada a fait trois choses simultanément : 1- chiffrer la menace de façon précise et crédible ; 2- identifier une victime collatérale émotionnellement puissante (le cinéma français) avec laquelle il était en froid (le cinéma ne porte pas Bolloré et Saada dans leur cœur) ; 3- parler avant que le texte soit voté et même débattu. Pas pendant ni après. Je me demande si ce triptyque n'est pas est la grammaire d'un nouveau lobbying de combat qui serait efficace par les temps qui courent.
En effet, je vois dans cette affaire, une quatrième dimension, rarement formulée. Selon moi, Maxime Saada a pu se permettre cette stratégie parce que le contexte politique du moment la rend opérante et payante. Dans une Assemblée nationale sans majorité, un budget « réversible » (dixit le Premier ministre) présenté à sept mois d'une présidentielle qui inaugurera un nouvel exécutif, avec un gouvernement qui vient de capituler en vingt-quatre heures face aux lycéens, les rapports de force sont profondément différents de ce qu'ils étaient auparavant jusqu'en 2022. La fragmentation parlementaire et la faiblesse de l'exécutif transforment toute menace crédible et sérieuse en opportunités d'amendements tous azimuts mais surtout de reculs du pouvoir. Dit autrement, cette stratégie de Maxime Saada et de Canal+ aurait-elle fonctionné avec un gouvernement fort, une majorité absolue à l'Assemblée, un Sénat aligné et un Premier ministre (et un Président de la République) dont la légitimité n'était pas contestée ? Je suis certain que non. Un exécutif solide aurait absorbé (voire démonétisé) la déclaration de Saada, renvoyé Canal+ faire la queue à Bercy pour des discussions plus classiques ; bref, l'Etat aurait tenu sa ligne. Ce qui fait le succès du lobbying public de Canal+, c'est autant la qualité de sa méthode que la faiblesse structurelle de son interlocuteur. Un exemple à suivre ?
2- PLF 2027 : qui a vraiment écrit les amendements ?
La première partie du PLF 2027 sera en discussion à l'Assemblée à partir de ce lundi 12 octobre. Dans ce projet de budget sous observation des marchés (avec un risque annoncé de crise financière), le Premier ministre Sébastien Lecornu a lui-même qualifié son projet de « réversible », autrement dit de discutable et de modifiable. Les amendements auront donc a priori un poids inhabituel : ils peuvent fixer des orientations qui survivront à l'alternance présidentielle. C'est précisément pour cela que la question posée cette semaine par Saper Vedere mérite d'être prise au sérieux : qui a vraiment écrit les amendements ?
Ce n'est pas un scoop, les amendements parlementaires les plus efficaces ne sont pas des idées innovantes issus des bureaux des députés et des sénateurs. Ils naissent dans les directions et les cabinets d'affaires publiques des organisations qui ont préparé leur position en amont, fourni les éléments de langage, les chiffrages, les arguments juridiques. L'amendement n'est que l'aboutissement visible et final d'un travail d'influence invisible, parfois long et toujours discret (sauf si Maxime Saada s'en mêle). L'Union Française de l'Électricité, le lobby du secteur électrique, en donne cette semaine une illustration intéressante : conscient des contraintes budgétaires, il a renoncé à sa demande phare (une baisse de l'accise sur l'électricité) pour concentrer son effort sur des mesures ciblées plus nombreuses et plus atteignables. C'est de la stratégie d'influence adaptée à la réalité du rapport de force. Autre objectif, autre méthode donc. Il faut savoir s'adapter. Attention, le temps presse : il ne reste plus que quelques jours aux organisations qui voudraient déposer leurs propositions d'amendements auprès des groupes parlementaires ; passé le 20 octobre, ce sera trop tard.
3- Les "Patriotic Millionaires" : l'influence entrepreneuriale par le paradoxe
Jean-Baptiste Rudelle, fondateur de Criteo, qui est l'une des grandes réussites de la tech française, prépare avec plusieurs entrepreneurs le lancement d'une section française des "Patriotic Millionaires", cette ONG américaine qui rassemble des millionnaires et milliardaires militants, qui veulent payer plus d'impôts ! Leur objectif : sensibiliser, convertir et fédérer un large panel de militants fortunés avant la présidentielle 2027. Et si c'était une nouvelle forme d'influence, reposant sur la dialectique du paradoxe ? En effet, un entrepreneur super-riche qui milite pour payer plus d'impôts, n'est-ce pas contre-intuitif ? Or, c'est précisément ce paradoxe qui fait la force médiatique et politique de la cause promue. Dans un débat présidentiel dominé par la question fiscale, leur voix pèsera d'autant plus qu'elle vient de là où on ne l'attend pas : des super-riches qui portent l'étendard de la « taxe Zucman », c'est cocasse. En tout cas, ce n'est pas du lobbying classique. C'est de l'influence par le contre-pied (si on est commentateur sportif) ou par de la dissonance cognitive (si l'on est psychologue). Pour les directions des affaires publiques, ça peut être un cas d'école à suivre. Etre là où on ne vous attend pas, ça peut instaurer une attention et une crédibilité médiatiques et politiques immédiates.
4- Les tribulations de Miss Y à l'UE : une influenceuse de l'extrême ?
Suite de l'affaire Ms Y (miss Why) dont je parlais la semaine dernière dans Dim'Sensus. La Lettre a révélé que Ji Rong, ministre-conseillère à l'ambassade de Chine en France, a approché ces derniers mois à Strasbourg des eurodéputés des deux bords les plus opposés et les plus extrêmes du spectre politique français : Leïla Chaibi (LFI) et André Rougé (RN). À chacun, elle a proposé un voyage tous frais payés à Pékin. Les deux ont décliné. Qu'ils en soient extrêmement remerciés. Mais la démarche en elle-même reste instructive.
Pourquoi avoir ciblé les extrêmes et pas les élus de formations et de groupes parlementaires réputés plus modérés et institutionnalisés ? Je me demande si en agissant ainsi, la lobbyiste chinoise n'a pas fait le pari que l'un des deux partis finira par accepter puis que l'acceptation de l'un ouvrirait la porte à l'autre parti de l'extrême. Ne serait-ce pas aussi semer dans les deux camps qui dominent les sondages pour la présidentielle française des graines pour l'avenir, qui germeraient au printemps ? Le schéma d'influence est clair : approcher les marges pour peser sur le centre.
En tout cas, en réponse, la Direction Générale de la Sécurité Intérieure (le contre-espionnage français) a renforcé ses opérations à Strasbourg. LFI a quant à elle prévu un voyage (qui sera donc très observé) en Chine du 23 au 27 octobre avec comme leader la députée européenne Rima Hassan. Redisons-le : si vous êtes dirigeants d'entreprise qui participent à des événements à Strasbourg ou Bruxelles, il est plus que jamais indispensable de savoir qui vous invite et pourquoi. Ce n'est pas de la paranoïa mais de la prévention de risque.
5- Lycées bloqués : la bataille du récit a basculé
Deux semaines après le début du mouvement et la guerre des récits, le bilan me semble plus nuancé que ce que les images tendent à montrer.
Flash-back. Le 1er octobre, le gouvernement présente son PLF 2027 avec une mesure anodine en apparence : des frais d'inscription pour les étudiants en BTS et CPGE non boursiers. Le lendemain, plus de mille lycées étaient perturbés et la mesure allait rapidement être retirée. Le gouvernement a donc perdu le premier acte, sans se douter que cela allait prendre une telle ampleur. Selon moi, le gouvernement a commis trois erreurs de gestion de communication de crise : 1- annoncer une telle mesure sans préparation du terrain et la recherche d'alliés ; 2- reculer trop vite et unilatéralement, signalant ainsi sa fébrilité et ses doutes face à la moindre pression ; 3- laisser LFI écrire le récit de la « répression contre la jeunesse ». Jusqu'au 6 octobre, cette lecture s'est incontestablement imposée dans les médias et l'opinion.
Mais il me semble que depuis, quelque chose a basculé. Et un sondage Odoxa-Backbone pour Le Figaro, réalisé les 7 et 8 octobre auprès de 1 005 Français représentatifs, le confirme. Premier enseignement, le mouvement lycéen reste largement soutenu avec 63% des Français qui le jugent justifié, soit le même score qu'au 1er octobre (62%). La mobilisation n'a donc pas perdu sa légitimité populaire. Ce qui est nouveau selon moi, c'est que les lycéens ont repris la maîtrise de leur propre récit, en le recentrant sur les conditions d'apprentissage plutôt que sur la confrontation politique et les luttes urbaines. Deuxième enseignement, le plus révélateur à mes yeux, la tentative de LFI d'imposer le récit sur la « répression policière » a échoué auprès de l'opinion publique. Interrogés sur la responsabilité dans les violences et dégradations, les Français désignent les lycéens (69%), La France Insoumise (68%) et le gouvernement (66%) comme responsables. Les forces de l'ordre ? Seulement 40%. Et sur les consignes données aux policiers, 40% les jugent justes et proportionnées, 37% pas assez répressives et seulement 23% trop répressives. Les chiffres de ce sondage sont un échec cinglant du récit que LFI avait tenté d'installer pensant ainsi mobiliser derrière elle la jeunesse.
Ce renversement dit quelque chose : l'opinion française est moins facilement manipulable qu'on ne le croit vu depuis Paris. Elle distingue la légitimité d'une mobilisation de la responsabilité des violences. Elle peut soutenir une cause tout en refusant le récit qu'on veut lui imposer. LFI a surfé sur la première vague mais la seconde l'a rattrapée. Quant au gouvernement, s'il a perdu la communication de crise des premiers jours, il a tenu sur le maintien de l'ordre que finalement l'opinion publique ne lui reproche guère même si elle lui demande d'entendre mieux les lycéens sur le fond de leurs attentes.
Raphaël Eulry est fondateur de DISSENSUS AFFAIRES PUBLIQUES, cabinet de conseil en affaires publiques, influence et communication de crise, basé en région lyonnaise.


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