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DIM'SENSUS #4 — Semaine du 14 au 19 septembre 2026

raphaeleulry
il y a 2 heures
8 min de lecture

Cinq faits. Une grille d'analyse. Mon regard. Vos commentaires.


① Des composants de STMicroelectronics dans les drones russes : vers un nouveau type de risque réputationnel ?

Info passée un peu en dessous des radars : le renseignement ukrainien a retrouvé dans les débris des drones Geran-4 ayant frappé Kiev en août dernier un composant récent de STMicroelectronics — le groupe franco-italien coté à Paris et Milan, numéro deux européen des semi-conducteurs. Coup dur pour STMicro dont le nom est désormais associé à une attaque sur une capitale européenne alors que le groupe n'y serait pas pour grand-chose et surtout, n'aurait rien fait d'illégal. Concrètement, c'est la Russie qui a contourné les sanctions internationales pour se procurer ce composant de toute dernière génération. Comment ? Par quels intermédiaires ? Via quelles chaînes d'approvisionnement parallèles ? C'est à l'étude. Mais jusque-là, STMicro peine à expliquer ce qui semble ne pas être de son fait et tente de démontrer sa bonne foi et que le groupe est lui-même victime.

C'est précisément ce qui m'a interpellé du point de vue de la communication de crise. N'est-on pas ici devant un nouveau risque réputationnel : la crise géopolitique indirecte ? Produit, marque, nom se retrouvent associés à une séquence géopolitique majeure, dont vous n'êtes pas un acteur direct ni même une cible sur le terrain ; vous n'en êtes pas l'auteur, seulement un dommage collatéral, sans le savoir. Rien à voir donc avec l'affaire Lafarge qui avait maintenu son usine et établi des relations avérées avec le proto-état islamiste établi en Syrie et en Irak. À ma connaissance, dans aucun plan de crise, il n'existe d'anticipation de cette situation : l'instrumentalisation de la chaîne de valeur d'une entreprise par un État ou par tout autre acteur international belligérant ou non. Cela doit faire réfléchir tout dirigeant d'entreprise produisant une technologie ou un service à des fins militaires directs ou indirects. Mieux vaut se préparer à ce nouveau risque réputationnel, aux possibles conséquences juridiques, politiques et économiques : celui de retrouver son produit, indépendamment de sa stratégie, dans un contexte de conflit armé, abîmant la valeur réputationnelle de l'entreprise. Dans le monde où les conflits se multiplient, ce n'est plus de la science-fiction. C'est ce qui vient d'arriver à STMicro. Cas d'école que je continuerai à suivre de près.


② Chatbot Retailleau, Édouard le Flemmard : l'IA entre en campagne — et personne n'en maîtrise vraiment les effets

En prenant plus de temps et de place que de coutume, j'ai eu envie de percuter deux infos qui ont marqué la semaine sans que rien a priori ne les lie l'une à l'autre. Première info, Bruno Retailleau s'apprête à lancer un chatbot de campagne — un agent conversationnel dopé à l'IA, capable de répondre 24h/24 aux questions des Français sur son programme. Deuxième info, le RN diffuse depuis plusieurs semaines des vidéos générées par IA : "Édouard le Flemmard", une communication qui se veut humoristique, clairement inspirée des méthodes des équipes trumpistes. Ce qui m'intéresse, ce n'est pas le format. C'est le paradoxe qu'il crée. Retailleau utilise l'IA pour initier et maîtriser son message à grande échelle : un chatbot cohérent, disponible en permanence, qui répond aux interrogations des électeurs potentiels. Un porte-parole parfait, corvéable à merci, la voix de son maître. Du moins en apparence. Car en réalité, il se peut que ce soit une illusion de contrôle. Et que la créature n'échappe à son créateur. Il est en effet possible de manipuler un chatbot de campagne en lui adressant des questions habilement formulées, destinées à le forcer à produire des réponses embarrassantes. Bref, il peut concrètement être testé méthodiquement par des adversaires politiques ou des journalistes jusqu'à ce qu'il déraille. Il peut répondre juste — et être sorti de contexte pour dire le contraire de ce qui était voulu. L'automatisation ne supprime pas les angles morts. Elle en crée de nouveaux, moins visibles et plus difficiles à corriger.

Le RN, lui, mise sur quelque chose de plus fondamental et pas intuitif : l'IA n'est pas seulement un outil d'information. C'est surtout un levier d'influence émotionnelle. "Édouard le Flemmard" ne cherche pas à convaincre. Il cherche à ancrer une image, à créer un réflexe associatif, à faire rire aux dépens du candidat — parce que ce qui fait rire se partage, et ce qui se partage colonise les esprits bien plus efficacement qu'un programme déployé sur une douzaine de pages ou bien plus. Une telle utilisation de l'IA n'est pas de la désinformation au sens strict. C'est plus subtil mais aussi plus difficile à combattre : il s'agit d'imprimer une réalité alternative élaborée par accumulation d'impressions. Les partis de gouvernement qui tentent de répondre sur le même terrain se heurtent à une asymétrie fondamentale : il faut beaucoup plus d'énergie et de conviction pour démonter une impression que pour l'installer.

Ce double mouvement — l'IA comme outil de relation scalable d'un côté, comme arme de déstabilisation émotionnelle de l'autre — a des conséquences directes pour les directions des affaires publiques et de la communication. Quand votre interlocuteur politique est partiellement représenté par un chatbot, comment vous assurez-vous que votre position est bien intégrée dans le corpus sur lequel il s'appuie ? Comment maintenez-vous une relation d'influence réelle avec une équipe de campagne qui délègue de plus en plus ses interactions à des outils automatisés ? Et quand une vidéo générée par IA véhicule une image déformée d'un secteur, d'une entreprise, d'un dirigeant — image fausse mais virale, drôle mais toxique — comment répondez-vous sans amplifier ce que vous voulez combattre ?

Il n'existe pas encore de réponse établie à ces questions. Ce qui est certain, c'est que la campagne présidentielle de 2027 sera la première campagne française véritablement post-vérité augmentée. 2017 a introduit les fake news dans le débat politique français. 2022 a vu émerger les premiers deepfakes. 2027 sera la première présidentielle où l'IA générative est accessible à tous — candidats, militants, adversaires, médias citoyens — à coût quasi nul et avec une qualité de production qui rend le faux indiscernable du vrai, ou presque. Édouard le Flemmard et le chatbot Retailleau ne sont pas des anecdotes de campagne. Ce sont les premiers signaux d'un environnement informationnel radicalement nouveau dans lequel vos messages, vos positions, votre réputation vont devoir circuler. La question est désormais : "Dans quel écosystème informationnel mes messages vont-ils exister — et survivre ?"


③ Arnault perd 56 milliards : quand le silence devient une doctrine de communication

Bernard Arnault a quitté le top 10 mondial des fortunes le 10 septembre — pour la première fois depuis 2017. À son plus bas niveau depuis six ans, la perte de valeur depuis janvier 2026 a atteint 56 milliards d'euros. C'est la plus forte baisse constatée sur la même période par Bloomberg parmi le top 500 des plus grandes fortunes mondiales. Et pourtant, alors que cette baisse suscite les commentaires et les articles dans les médias, Bernard Arnault, déjà discret d'ordinaire, s'est tu. Ou presque : alors que ces derniers mois, il avait fermé les portes pendant neuf mois à une équipe de France 2 qui préparait une enquête sur lui, il s'est contenté ensuite de décrédibiliser ce travail avec un courrier habile, humoristique, caustique même, ayant donné lieu à une large diffusion sur LinkedIn notamment, en même temps que dans les médias. Mais du point de vue plus institutionnel, rien ; silence complet ! Pas d'autre prise de parole publique significative depuis l'AG d'avril où ce PDG s'était borné à relier les perspectives du groupe à l'issue de la guerre en Iran.

C'est presque une doctrine chez lui, au-delà d'une stratégie. Bernard Arnault a construit son ascension sur une posture de discrétion assumée, plus encore depuis son échec lors de son raid contre Hermès. Cette cohérence a ses vertus : elle évite la surexposition, elle oblige les observateurs à interpréter plutôt qu'à réagir. Mais n'a-t-elle pas aussi des limites ? Les investisseurs institutionnels réclament notamment publiquement des éclaircissements sur sa succession — et le silence sur ce sujet précis génère une prime d'incertitude que le marché sanctionne, au-delà des incertitudes de marché qui pénalisent le secteur du luxe (recul des ventes en Chine pour tous). Le silence est une posture de communication légitime et puissante, qui donne de la valeur à chaque prise de parole puisqu'elle est rare. Mais elle a un périmètre d'efficacité limité au-delà duquel elle risque de générer et/ou d'amplifier la crise plutôt que de l'éviter ou de la contenir. En ce moment, je me demande si Bernard Arnault n'est pas en train de tester cette limite.


④ La lettre de Lecornu aux entrepreneurs : quand le lobbying fait plier Matignon

Le 9 septembre, le Premier ministre Sébastien Lecornu publiait une lettre ouverte aux chefs d'entreprise, révélée par Le Figaro. Au menu : stabilité fiscale, pas de nouvel impôt, diminution de la surtaxe exceptionnelle sur les grandes entreprises, sanctuarisation du pacte Dutreil, création d'un "pacte Papin" pour faciliter la reprise d'entreprise par les salariés, et — mesure inédite — un principe "silence vaut accord" : si l'administration fiscale ne répond pas à une demande sous trois mois, elle est réputée acceptée.

Cette lettre est présentée partout comme un geste de Matignon vers le monde économique. N'est-ce pas plus concrètement le résultat visible du travail d'influence mené pendant des mois par plusieurs parties prenantes ? La FCA revendique explicitement la création du pacte Papin comme une victoire de son action. CroissancePlus reconnaît y retrouver "plusieurs de ses propositions portées depuis des mois". Pas de hasard donc, pas de bon sentiment non plus de la part du Premier ministre ; plutôt le produit d'un travail de longue haleine, en coulisses, avec de la méthode : des demandes concrètes, documentées, portées au bon niveau, au bon moment, par les bons interlocuteurs. Le lobbying efficace ne réagit pas aux annonces gouvernementales. Il les précède ; il les prépare. Place maintenant au débat budgétaire au Parlement. Nouveau round politique sur le ring ; nouveau round en coulisses. Nouvelle étape clé pour pousser les réformes dont vous avez besoin pour votre marché.


⑤ Rud Pedersen prépare la présidentielle : les professionnels de l'influence ont déjà trois longueurs d'avance

Petite information du microcosme mais qui ne manque pas d'intérêt : le cabinet de lobbying suédois Rud Pedersen, qui s'est implanté récemment en France, organise depuis ce mois de septembre des petits déjeuners avec les représentants économiques des principaux candidats à la présidentielle, centrés sur un seul sujet : les 100 premiers jours de la prochaine mandature. Ni sur les programmes, ni sur les grandes orientations ; exclusivement sur les 100 premiers jours post-élections, c'est-à-dire la période où il y a une fenêtre pour prendre les décisions les plus structurantes, avant que les arbitrages ne soient cristallisés, avant que les agendas ne soient saturés, sans doute en pleine période de campagne d'élections législatives en cas de dissolution par le nouveau Chef de l'État.

Cette initiative appelle le conseil suivant : il faut travailler maintenant à établir des premières relations avec les personnes clés des équipes qui pourraient gouverner demain. Plus que jamais, il faudra influer sur l'agenda des 100 premiers jours du nouveau mandat. Car le risque est élevé d'un blocage rapide des réformes au-delà des 100 jours, suite à une déréliction rapide de l'opinion et à des résultats législatifs improbables. Rud Pedersen l'a compris, comme d'autres. Avez-vous envie de peser pour préparer des réformes clés à déployer dès la fin du printemps 2027 ?


Raphaël Eulry est fondateur de DISSENSUS AFFAIRES PUBLIQUES, cabinet de conseil en affaires publiques, influence et communication de crise, basé en région lyonnaise.

 
 
 

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